La droite sous acide

Publié le par PL

Revenons un peu sur cette histoire d’ADN ; mais reprenons les événements dans l’ordre. En 1998, la loi Guigou conduit à la création du fichier d’empreintes génétiques pour les délinquants sexuels. La conservation des profils génétiques est alors limitée aux personnes définitivement condamnées ainsi qu’aux traces non identifiées. Novembre 2001, la loi relative à la sécurité au quotidien étend le champ d’application de ce fichier aux crimes d’atteintes graves aux personnes (homicides volontaires, violences et destructions criminelles, crimes de terrorisme, etc.). En 2003, la loi sur la sécurité intérieure étend sa portée à la quasi-totalité des crimes et délits d’atteintes aux personnes et aux biens et permet le recueil des profils génétiques des auteurs présumés.
Evidemment, quand on n’a rien à se reprocher, il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Tout ceci n’est là que pour nous protéger. Tout comme, en 2007, la loi en cours de discussion sur l’utilisation des tests ADN pour le regroupement familial est censée nous protéger de l’immigration.
La progression est lente, subtile (enfin plus ou moins) mais bien réelle. Pourquoi au fond s’en offusquer ? Il ne s’agit là que d’un moyen moderne de traquer le mal, comme l’ont été les empreintes digitales au siècle dernier. Que Bruno Gaccio (auteur des Guignols, condamné pour avoir frappé un journaliste) soit condamné à 800 Euros d’amende pour avoir refusé un prélèvement d’ADN lors de sa garde à vue pourrait être perçu comme mérité ; qu’un romancier, qui exerce aussi la très redoutable profession de critique littéraire, se fasse arrêter sous l'emprise de deux verres de bière lors d’un banal contrôle, se retrouve en garde à vue et soit contraint à un prélèvement ADN[1] pourrait quelque peu inquiéter le paisible citoyen français de souche. Mais puisque l’on est irréprochable…
On est donc passé, en relativement peu d’années, des délinquants sexuels avérés à tous les délinquants avérés puis aux délinquants supposés et enfin, même si c’est dans un autre cadre, aux immigrés. Toujours pas de quoi inquiéter le bon Français qui n’a toujours rien à se reprocher.
Il me semblait que le sens logique de tout cela était que chacun aura bientôt son ADN prélevé et archivé ; dans un fichier géré par le Ministère de l’Intérieur dans un premier temps, mais le principe finira vraisemblablement par se banaliser auprès des assurances et des employeurs. C’est tellement pratique l’ADN, tellement moderne. Une signature unique et en plus la possibilité future d’anticiper tout un tas de défaillances à venir – le rêve de tout assureur. Le plus simple sera évidemment d’effectuer le prélèvement dès la naissance, au moment où l’on insèrera sous la peau du crâne de bébé une puce RFID qui permettra de l’identifier à distance (tellement moderne, tellement pratique, et quel marché !).
J’avais donc cette impression là – vision simpliste, pessimiste, inimaginable dans nos démocraties modernes – et j’avais préféré ne pas jouer les Pythies dépitées. Bref, j’avais rangé cette idée dans les tiroirs de mon subconscient, ne pensant la ressortir qu’à l’usage d’une pure fiction de bas étage. Seulement voilà, avec cette droite décomplexée sous emprise d’acide désoxyribonucléique, la réalité dépasse bien vite la fiction, et il devient difficile d’imaginer le pire car il y a toujours un ministre ou un député de droite pour faire mieux que vous. Cette fois ci, l’heureux élu s’appelle Christian Estrosi et il a sévi il y a déjà plusieurs mois.
Christian Estrosi est actuellement Secrétaire d'État chargé de l'Outre-mer mais il était, au moment des faits, sous ministre de Sarkozy à l'aménagement du territoire. Représentant celui qui allait devenir notre Guide à une réunion des ministres européens de l’Intérieur, il a déclaré devant ses collègues stupéfaits : « les citoyens seraient mieux protégés si leurs données ADN étaient recueillies dès leur naissance »[2]. Il a été élu député dans les Alpes-Maritimes avec 60,08 % des voix dès le premier tour...

On le voit bien, l’entêtement à maintenir le principe du prélèvement de l’ADN pour les immigrés, alors que seulement quelques dizaines de cas d’immigration clandestine seraient empêchés avec les dernières dispositions, ne vise pas, pas seulement, à émettre un message de volontarisme anti-immigration. C’est aussi un moyen de pousser le curseur un cran plus loin et de nous habituer progressivement, insidieusement, à ce qui va nous arriver un jour ou l’autre et que nous finirons par accepter, peut-être même par demander, parce que ce sera pour une plus grande sécurité et une plus grande modernité. La question n’est plus de savoir si cela aura lieu, mais quand cela aura lieu.

 

[1] Garde a vue : Histoire vécue, de Christophe Mercier, éditions Phébus.
[2] Le Monde du 16 janvier 2007.
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