Les gueulards
Depuis quelques jours, la ville paraissait différente. La chape de brume jaunâtre qui semblait habituellement la mettre sous pression s’était dissipée. La végétation tant martyrisée des collines qui encerclaient la cité laissait transparaître une volonté de résurrection revancharde. Le ciel semblait avoir enfin décidé de quitter son bleu de travail crasseux pour une tenue digne de son statut. Seule la horde d’hommes en fureur qui hurlaient leurs slogans vengeurs rompait la quiétude apparente de la ville. Combien étaient-ils ? Il en voyait des milliers quand ils n’étaient que quelques petites centaines. Ils criaient. Il ne comprenait pas pourquoi. Des gueulards, disait son père, qui n’avaient pas compris que le charbon et l’acier, ici, CGT ou pas, c’était fini, qu’il était temps de passer à « autre chose ». Alors il les avait trouvés stupides, les gueulards, et moches aussi.
Il ne se rappelle pas combien d’années exactement dura la lente agonie des aciéries. Plan social après plan social, le ciel finit par s’éclaircir définitivement ; la végétation débarrassée des miasmes acides des usines triompha du sol pollué. Comme « autre chose » n’arriva jamais, la ville perdit la moitié de sa population pour devenir un bourg morne que les gueulards avaient fini par abandonner à sa triste tranquillité. Lui avait grandi et était devenu magistrat.
Ils n’étaient qu’une trentaine cet après-midi de novembre à protester devant le tribunal. La pile de code civil avait du mal à brûler et se consumait en une odeur âcre qui lui rappela un instant les lourdes effluves des soirées orageuses de son enfance. Comme il criait avec ses confrères contre la fermeture du tribunal, il songea fugitivement aux gueulards d’hier mais préféra refouler sa pensée dans les tréfonds de son âme plutôt que d’admettre un seul instant l’étrange similitude.