Les nouveaux seigneurs
« Il est normal, archi-normal que des dirigeants de très grandes entreprises soient très bien payés sinon, ces talents-là, nous ne les gardons pas dans notre pays ». Pour bien percevoir la portée souhaitée de la sentence et l’extase ressentie par son locuteur, il est nécessaire de savourer le mot avec gourmandise, en insistant bien sur l’accentuation de la première syllabe : « aaarchinormal ». Mais la grande prêtresse du MEDEF n’en est pas resté à cette déclaration ce soir là. Si elle convient qu’une distribution plus large de stocks options pourrait être envisagée, elle confirme bien sûr que ce ne peut pas être dans les mêmes proportions pour tous car, enfin, « on parle d’une centaine d’individus qui ont des talents exceptionnels ». Ici aussi, il faut prendre le temps de déguster, les yeux mi-clos, le « zeeexceptionnels ». Talents « zeeexceptionnels » qui, rappelons-le, ont planté EADS, la Société Générale et, bien avant, le Crédit Lyonnais et Vivendi.
Les revenus, eux aussi « zeeexceptionnels », des stars du CAC 40 sont là, parait-il, pour compenser la précarité de leur poste. Certes, ils peuvent le perdre assez facilement, mais 514 583 € par mois en moyenne, cela représente quasiment ce que l’on peut gagner en choisissant 6 bons numéros au Loto. Gagner le gros lot du Loto tous les mois, même sur deux ou trois ans ? Une précarité que beaucoup voudraient bien connaître !
Le Baron Ernest-Antoine Seillière de Laborde avait dit en son temps du SMIC qu’il était en France : «vertigineusement élevé ». Quand Mille deux cent quatre-vingt Euros de salaire brut sont vertigineusement élevés pour l’un, cinq cent quatorze mille cinq cent quatre-vingt-trois Euros sont archi-normal pour l’autre.
Bon, mais ils sont quand même particulièrement compétents, non ? Ils ont sans aucun doute des talents certains ; et au moins un certain talent : celui de savoir bien se vendre. Quand leur entreprise réussit, c’est grâce à leurs prédispositions incomparables, pas au travail de leurs équipes (pléthoriques) ni des salariés de bas étages (ceux qui, au final, produisent !). Et quand ils échouent, c’est parce qu’ils n’étaient pas au courant (Forgeard) ou qu’ils ont été grugés (Bouton) ! Pauvres patrons riches. Des golden hellos, des salaires considérables et des stocks options qui permettent une défiscalisation d’une grosse partie des revenus quand ça marche ; des golden parachutes et des retraites à la carte quand ça rate. Précarité.
Ils sont les uns aux conseils d’administration des autres. Comme dans une gigantesque partouze, une tournante Neuilléenne, ils s’échangent la tête des entreprises baisant au passage les salariés qu’ils licencient sans état d’âme, l’œil rivé sur les courbes affriolantes de la valeur de leurs actions[1]. Ce sont les nouveaux seigneurs, les saigneurs d’entreprises, l’illustration du rétablissement d’un système féodal aux privilèges « vertigineux », où la voix du pauvre électeur ne lui sert qu’à se tirer une balle dans le pied, où la seule voix porteuse de pouvoir est celle de l’actionnaire.
Malheureusement, on ne voit pas dans le paysage tracé par Notre Guide se dessiner une nouvelle nuit du 4 août. Celui-là ne saura qu’abolir les avantages misérables des privilégiés du tiers-état.
[1] Soyons honnêtes, de ce lot de jouisseurs impénitents, il ressort, malgré toutes les tentations, une minorité d’irréductibles, qui se démarquent, qui se battent pour l’entreprise qu’ils dirigent, qui voient leur mission comme un sacerdoce, qui respectent même, soyons fous, leurs employés. Comme il y avait sans doute des seigneurs plus aimables et dignes que d’autres.