Portrait dun "alter"
Si l’on n’y prenait garde, il serait facile de le prendre pour l’un de ces « bobos » chantés par un Renaud peu inspiré : il a un métier passionnant et bien rémunéré, il habite une maison dans un quartier expurgé de toute racaille, il se délecte des accélérations feutrées de son V6 essence trois litres, il passe ses vacances dans des pays lointains, il fréquente les bonnes tables, et sa seule angoisse est le manque de neige dans ses stations de ski préférées.
Pourtant, à y regarder de plus près, c’est évident, c'est un « alter » : il dénigre tous ces médias vendus au grand capital, considère Stéphane Paoli et Bernard Guetta comme les pires sociaux-traîtres, ne recueille les informations sur lesquelles il assoit sa pensée alternative que dans le « Monde Diplomatique », chez Daniel Mermet et sur Internet. Il fut un ardent lecteur de « Charlie Hebdo », mais il ne l’achète plus depuis que Philippe Val s’est prononcé pour le « oui » à la constitution ; lui, il a choisi le côté du non, forcément.
En 2002, il a voté Besancenot au premier tour, le seul qui vaille quelque chose à ses yeux, et il a préféré la victoire de Chirac à celle de ce pseudo-socialiste, car mieux vaut une bonne droite qu’une mauvaise gauche ! Il a longtemps gardé pour lui son vote du 5 mai, se contentant de dire qu’il n’avait pas donné sa voix à Chirac mais il a fini par l’avouer, un soir qu’il avait un peu abusé du Mumm Cordon Rouge : il avait voté Le Pen au second tour, juste parce qu’il était convaincu que c’était la meilleure façon de « faire péter le système ».
Il se dit athée mais il partage avec les croyants d’étranges points communs. La croyance en un arrière monde d’abord : dans son paradis à lui, il n’y a ni vie éternelle ni jeunes vierges mais un monde aux idées pures expurgé de tout marché ; à un futur proche imparfait – un traité, un gouvernement, un président – il préfèrera toujours ce paradis incertain. Autre point commun avec les croyants, l’adhésion à un dogme, une vérité que lui seul et les siens voient ; les autres sont soit des hérétiques vendus au Dieu Capital, soit de pauvres cons aveuglés par l’évangélisation médiatique. Il critique la « pensée unique » produite par les médias et les politiques et s’en forge une autre, tout aussi dogmatique. Il n’argumente pas, ne raisonne pas, ne modère pas, ne transige pas, il sait, car il croit : un autre monde est possible. C’est un pur donc, une sorte de cathare des temps modernes, Dieu et l’ascétisme en moins.
En 2007, il votera Besancenot au premier tour, le seul qui vaille quelque chose à ses yeux. Et au deuxième tour, il en est déjà à peu près sûr, si Le Pen n’y est pas, il votera Sarko, parce qu’il est convaincu que c’est la meilleure façon de « faire péter le système ».