Lettre à un ami de gauche qui s’apprête à voter Bayrou

Publié le par PL

Mon très cher ami,

Ta position ne m’a qu’à moitié surpris, il est vrai qu’elle colle à l’air du temps, cet air vicié que nous soufflent les sondeurs et les médias et qui est capable de faire tourner les têtes des plus résistants. Tu as donc envie ­– enfin c’est un bien grand mot, disons plutôt choisi – de voter Bayrou ; toi qui as toujours voté à gauche, tu as donc décidé d’aller à rebours de tes convictions pour apporter ton bulletin au sympathique centriste béarnais.

Je sais, tu me l’as bien expliqué : tu ne « sens » pas trop Ségolène Royal : tu as quelques doutes sur ses capacités, tu n’apprécies guère ses jurys populaires ni ses camps de redressement militarisés… Et tu ne votes pas pour Bayrou parce que tu es convaincu qu’il est l’homme de la situation – le de Gaulle du 21ème siècle – mais parce que tu penses que lui seul peut battre celui que tu honnis par-dessus tout. Ces doutes je les ressens aussi parfois, comme toi, mais tu connais ma position, et je voudrais malgré tout essayer de te convaincre.

En 2002, tu souhaitais – comme nombre de gens de gauche – que Jospin soit Président. Les sondages le donnaient à coup sûr au second tour, alors tu as voulu lui envoyer un petit signe, lui indiquer qu’il fallait qu’il ajoute un peu plus d’écologie ou de social dans son programme ; et tu n’as pas voté pour celui que tu voulais voir à l’Elysée. Le 21 avril à 20 heures, quand les visages de ceux que tu détestais le plus sont apparus, tu n’as su que crier « quel con !» ; et c’était un peu adressé à Jospin mais beaucoup à toi-même…Quinze jours après, tu votais pour Chirac.

Aujourd’hui, les sondages t’inquiètent, et je te comprends, mais n’oublie pas qu’ils donnaient Balladur gagnant en 95 et Jospin au second tour en 2002. Ne penses-tu pas qu’il ne faut pas céder à la pression médiatique et que tu dois d’abord voter pour ce en quoi tu crois ? Pour celui ou celle que tu voudrais voir Président(e) et qui peut donner corps à tes idées ?

Oui, je le sais, elle ne te convainc pas totalement, mais Bayrou est-il réellement plus convaincant ? Quel est le contenu réel de son programme au-delà des vœux pieux – pas étonnant de la part d’un catholique pratiquant – de réduction de la dette ou d’égalité des chances ? Un de ses rares points concrets est de « libérer » les heures supplémentaires en rognant sur les charges sociales – c’est étonnant comme on utilise toujours ce terme de « charge » pour parler des assurances sociales. Penses-tu vraiment que cela permettra d’accroître le pouvoir d’achat et que les effets négatifs ne l’emporteront pas en accentuant les déséquilibres des comptes sociaux et en impactant les créations d’emplois ?

Les compétences de Royal sont-elles moindres que celles-de Bayrou ? Le bilan ministériel de ce dernier n’est pas particulièrement brillant, et tous les profs qui, dit-on, s’apprêtent à voter pour lui l’ont sans doute oublié. Et Bayrou, ministre de Balladur de 1993 à 1997 est-il plus neuf que Royal ? Le programme de Royal est-il plus indigent que celui de Bayrou ? Non ! Mais c’est un vrai programme de gauche ; car ne l’oublie pas, même si Bayrou n’est pas Sarkozy, même s’il a sur certains points – l’immigration, par exemple – des positions plus honorables que son énervant adversaire énervé, même s’il énonce des propositions intéressantes – sans préciser toutefois les moyens de les concrétiser – Bayrou est de droite. Et contrairement à ceux qui disent qu’il n’y a pas de différence entre la droite et la gauche, que ces clivages sont dépassés, toi tu as bien conscience que ce n’est pas pareil.

Mais surtout, en supposant que l’on fasse crédit à Bayrou de la sincérité de ses propositions, crois-tu vraiment que, même s’il le souhaitait, il gouvernera avec la gauche et pourra mener cette politique de « libéralisme-social » – drôle d’oxymore – qu’il prône ? Il appellera peut-être la gauche à le rejoindre ; mais qui le suivra : Kouchner ? Tapie ? Frêche ? Quelques impatients inconnus du PS ? Alors qu’à droite, ils seront bien nombreux à trouver les atours de l’UDF soudain attrayants : les anciens transfuges d’abord, Douste-Blazy en tête qui reviendra la mèche entre les jambes, et puis une bonne partie de ceux qui misent aujourd’hui sur Sarkozy et l’abandonneront comme les puces un chien mort. Les meilleurs de droite et de gauche, vraiment ? Tu rêvais d’un centre gauche, il ne te restera qu’une sorte de droite giscardienne mâtinée d’un sarkozisme embusqué ; et Brutus qui a déjà poignardé à plusieurs reprises son père spirituel empoisonnera le cerveau gauche de Bayrou.

Imagine enfin que le duel Bayrou-Sarkozy tourne à l’avantage de ce dernier malgré ce qu’en prophétisent aujourd’hui les sondages ? Bien sûr, tu vas me retourner l’argument qui tue : « et si je vote Royal et qu’elle n’arrive pas à battre Sarkozy  ? » Tout d’abord, toutes les cartes seront rebattues pour une nouvelle donne dès le 22 avril au soir, et il n’est pas dit que Sarkozy sorte vainqueur de la seconde manche. Et puis, si le pire se produisait, tu auras au moins eu le triste plaisir d’avoir voté en accord avec tes convictions pour la première fois depuis bien longtemps, ce qui n’est déjà pas rien !

Voilà, mon très cher ami, ce que je voulais te dire. Je ne sais pas plus que toi ce qu’il adviendra dans quelques semaines, je ne sais pas plus que toi quel est le bon choix ni même s’il y en a un ;  toi seul peut décider maintenant.

Bien à toi.

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Publié dans leplec

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