Visite en Sarkozyie ordinaire
La ferme n’est plus aussi isolée qu’avant, les lotissements avoisinants, habités par « des gens de la ville », ont grignoté la campagne, mais après quelques virages elle apparaît, entourée seulement de champs de maïs et de pâturages. Les trois beaucerons somnolent sous le grand marronnier et regardent approcher les intrus d’un œil indifférent, seul le vieux labrit, dont l’échine affiche une énorme verrue qui ressemble à un gros bouton de manteau qu’on lui aurait cousu sur le dos, accourt en aboyant d’un air un peu hargneux. Les cousins apparaissent pour un accueil chaleureux dans la cour encombrée de voitures et d’engins agricoles puis tous se dirigent vers l’habitation. La porte s’ouvre sur la pièce principale, à gauche la cuisine américaine en chêne massif, à droite le séjour occupé par une grande table couverte d’une toile cirée que l’on imagine un peu poisseuse et en face la large cheminée en briques roses dans laquelle se consument lentement deux bûches malgré la douceur du printemps. La pièce est imprégnée d’une légère odeur de feu de bois, sur les trois mètres de la poutre vernie de la cheminée trônent les trophées conquis aux différents concours agricoles, la plupart pour les chevaux, quelques-unes pour les cochons. La vieille dame installée dans le fauteuil devant l’âtre semble attendre la mort en silence, son regard fixe ses souvenirs invisibles ; elle ne prend part à la discussion que de manière épisodique, rappelant avec précision comment est mort celui-ci, en quelle année s’est mariée celle-là. C’est une conversation anecdotique de dimanche après-midi normal : les mariages, le travail de chacun, les enfants, les divorces… Et puis, au détour d’une question banale tout bascule : « j’espère que tu vas bien voter toi ! », les regards s’éclairent, ceux-qui savent ricanent doucement ; bien sûr qu’elle va « bien voter », mais sans doute pas comme eux. Elle n’a pas envie de les affronter, alors elle sourit, mais ils ont déjà compris : « tu ne vas quand même pas voter pour Elle ! ». La conversation devient alors moins claire, s’anime, le « trop de fonctionnaire qui foutent rien et qui emmerdent le monde » arrive en premier, suivi de peu par ces « gris » qui sont partout et qui profitent du fait « qu’on est trop bien en France » et « qu’ils auraient tort de s’en priver » ; seul Lui pourra peut-être y faire quelque chose car « s’est un homme à poigne ». Elle essaie d’expliquer que ce n’est pas aussi simple mais tous ses efforts didactiques n’y feront rien ; tout est de la faute des fonctionnaires, des étrangers et les « juifs » finissent même par être invités, par des voies tortueuses, dans l’aréopage des indésirables. C’est douloureux, très douloureux, le sang comprime les artères, fait vibrer les tempes, l’estomac se noue ; quelques phrases bien aiguisées permettent tout de même de faire baisser la pression. Puis l’orage se calme, la conversation reprend un tour anodin, comme s’il ne s’était rien passé, car pour eux il ne s’est rien passé.
Le repas, offert avec générosité, sera simple et très bon : le saucisson maison fabriqué avec les porcs de la ferme un des meilleurs jamais dégusté, l’omelette aux oignons frais s’avérera divine et le petit vin de la propriété flattera les papilles de sa simplicité fruitée. Mais il y aura malgré tout ce petit goût amer qui accompagnera tout le repas et mettra du temps, beaucoup de temps, à se dissiper.