Nouvelle : « Aimez la terre comme je vous ai aimés » - 3/4

intuition et d’un sens de l’observation étonnants, et ses capacités physiques lui permettaient de relever tous les défis. Dès les premiers mois, il avait résolu un nombre important d’affaires et atteint ses objectifs annuels de rendement de par son engagement sans faille dans son métier.

Le dimanche, il allait tout d’abord à la messe. Depuis la reprise en main de l’Eglise par le pape Jordan I et le ralliement à la cause écologique, les fidèles revenaient en masse. L’Eglise n’avait fait que copier les méthodes des entreprises pour qui tout était devenu « vert », « green », « bio »,  « basse énergie », « low CO2 ». Les exégètes avaient œuvré pour extirper des textes sacrés le message du Christ pour la sauvegarde non seulement des âmes mais aussi de la planète. Jésus avait en fait dit : « aimez la terre comme je vous ai aimés », les Evangiles étaient formels. La réforme de la liturgie avait été radicale : dorénavant, les fidèles pouvaient exprimer à voix haute leurs fautes envers la planète et demander publiquement pardon devant un prêtre vêtu d’une aube de lin bio verte. Chaque dimanche, une dizaine de personnes criaient ainsi leur déclaration sous les « oh ! » de reproche mêlé de compassion de leurs congénères : « j’ai monté mon chauffage plus que de raison » ; « j’ai cédé à la tentation d’un bain » ; « j’ai oublié la lumière extérieure toute la nuit ». Ce rituel cathartique permettait aussi bien à ceux qui prenaient la parole qu’à ceux qui écoutaient de soulager la chape de plomb de culpabilité entretenue quotidiennement par les médias.

Après l’office, alors qu’il était normalement de repos, comme revigoré par la cérémonie, il arpentait un des quartiers des « égoïstes » – des lotissements d’un autre temps de maisons mal isolées avec jardins, où ne logeaient jamais plus de quatre ou cinq personnes. La persistance de telles anomalies d’urbanisme était relativement inexplicable, mais Jean-Kévin savait néanmoins qu’il pouvait trouver en ces lieux quelques torts à redresser. Il venait vers treize heures, le nez au vent, humant comme un chien de chasse l’air du quartier résidentiel, scrutant le ciel à la recherche d’un indice. Souvent, son sens olfactif détectait le premier le délit. (suite...)

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